Conférencier :

Elie During, maître de conférences en philosophie à l’Université de Paris Ouest – Nanterre et chargé de séminaire à l’École nationale supérieure des beaux-arts de Paris « Le temps flotte »

Le temps flotte. Pour penser et représenter le temps, l’Occident a usé et continue largement d’exploiter une métaphore dominante, celle du flux : long fleuve tranquille, torrent impétueux, le temps s’écoule et passe, il fuit comme un évier… et bien entendu, tout s’accélère. La phobie de la vitesse est devenue un thème d’époque. Mais l’expérience, relayée par l’expérimentation artistique, laisse également entrevoir une autre dimension, tout aussi importante : celle de la simultanéité ou de la coexistence. Coexistence des temps locaux distribués dans l’espace et dont la coordination, en l’absence d’une horloge universelle, ne peut avoir lieu que de proche en proche, au gré des connexions lâches qui rassemblent les fils d’un monde bigarré (c’est la leçon de William James, mais aussi celle d’Einstein). Coexistence du passé et du présent dans le phénomène du « déjà vu » ou du rétro-futurisme (c’est la leçon d’Henri Bergson et, d’une autre façon, celle de Walter Benjamin). Le temps nous enveloppe en même temps qu’il nous emporte, mais sa trame est fragile. Parfois il semble cesser de couler pour s’accumuler sur place. Le temps flotte autant qu’il flue. Le cinéma et l’art vidéo avec les ressources du montage, la musique, l’architecture et la littérature avec la composition des plans et des rythmes, des voix et des temps, ont fait de ce temps-flot l’objet de leurs recherches sans toujours savoir le nommer. Nous voudrions préciser cette intuition en nous appuyant sur quelques œuvres exemplaires : d’El Lissitzky à Masaki Fujihata, de Glenn Gould à Christian Marclay ou Mark Lewis, en passant par la science-fiction ou les nouvelles pratiques de la photographie numérique.


Cet événement s’inscrit dans le cadre du 
Cycle de conférences et de conversations 
L’art contemporain entre le temps et l’histoire,
du 16 janvier au 23 mai 2012.


Description du cycle de conférences :

Depuis la fin des années 1980, l’art contemporain s’est largement tourné vers la question de l’histoire pour interroger les composantes de la notion moderne d’historicité : la gestion de l’archive à des fins de preuve ; le récit historique de nature téléologique ; les inclus et les exclus de l’histoire ; l’oubli, la mémoire ; l’idée de progrès. Ce faisant, l’art contemporain a rétabli mais aussi profondément modifié le genre apparemment désuet de la peinture d’histoire. Comme le notait récemment l’historien Perry Anderson, ce tournant peut paraître surprenant dans une période où le postmodernisme s’est spécifiquement institué en oubliant de penser historiquement. Mais le tournant a été productif. Son questionnement a donné lieu à une réflexion importante sur ce que l’historien Michel de Certeau désignait comme « l’impensé » de la discipline historique : la dimension temporelle de l’histoire. Qu’en est-il de cette temporalité ? Comment l’art contemporain, dans son intérêt renouvelé pour l’histoire, articule-t-il la relation entre le passé, le présent et le futur ? Comment cette articulation est-elle conditionnée par les temporalités actuelles de l’accélération, du présentisme, de la compression de l’espace-temps et de la mondialisation ? Qu’en est-il du concept de « progrès », au fondement même du régime d’historicité moderne, une fois qu’il a été vidé de son contenu ? Ces questions sont au cœur de L’art contemporain entre le temps et l’histoire, un cycle de conférences et de conversations qui vise à regrouper chercheurs, historiens de l’art, artistes et philosophes autour de l’exploration esthétique du temps par laquelle l’art contemporain se préoccupe d’histoire. L’art contemporain produit, performe et représente des formes temporelles inédites sur lesquelles se pencheront les différents conférenciers, telles que : la durée discontinue ; la suspension du passage du temps (ce que le philosophe Yuval Dolev désigne comme « le devenir présent d’événements futurs et puis leur devenir passé ») ; l’appropriation recombinante de récits historiques ; l’anachronisme, l’uchronisme et le parachronisme ; l’improductif ; la mise en ruine ; la simultanéité. Ce cycle est une occasion unique de réflexion sur la façon dont l’art contemporain se tient entre le temps et l’histoire pour renouveler notre compréhension de notre condition historique.


Sous la direction de :

Christine Ross (Chaire James McGill en histoire de l’art contemporain, Université McGill), 

en collaboration avec :

Marie Fraser (Conservatrice en chef et directrice de l’éducation, Musée d’art contemporain de Montréal) 
François LeTourneux (Conservateur adjoint, Musée d’art contemporain de Montréal)